Corps terrestre
Voilà une grande ambition suscitée par la rencontre avec le géologue Nicolas Coltice. Le projet était de constituer l’équivalent d’un manuel de géologie, dont les illustrations n’auraient été ni des graphes, ni des schémas, mais des Fictions corporelles.
Nous avons conçu un premier prototype. A l’invitation de Jérémy Damian dans le cadre des « Étirements », nous l’avons présenté au centre national de développement chorégraphique “Le Pacifique” à Grenoble le 30 janvier 2021.
Voici comment nous l’avions annoncée :

apnée de connaissance
portée par
nicolas coltice
chercheur en géologie, ens paris
boris nordmann
artiste-chercheur de représentations non-visuelles
bn préparons l’inconnu
des atterements
des enterrissages
éprouvante
l’expérience va être brève
et sans danger
rituelle
arrêtons tous de respirer
le plus longtemps possible
je vous accompagne
ma voix vous guide
pour tenir
nous traversons des mondes
d’émotions de sensations
alors, nous reprenons souffle
comme on reprend pied
comme on touche terre
touchons l’air
de nos corps humains
encore et encore
alors, nous parlons
pour faire connaissance
nc en tant que scientifique travaillant sur la terre, je me retrouve souvent dans l’incapacité d’utiliser mes sens quand il s’agit d’envisager son évolution globale. les millions, les milliards d’années. les milliers de kilomètres. des pressions équivalentes à des millions de fois celle de l’atmosphère. des roches qui se déforment comme des fluides sur des millions d’années. un monde sans oxygène qui se transforme pour devenir vivable. les transferts d’échelles entre quelques grains microscopiques et tout un continent. ça dépasse complètement mes sens. je ne travaille qu’avec mon cerveau, avec des équations, des observations sur des cartes, des mesures de gravité, de magnétisme ou du mouvement du sol. je jongle avec les modèles abstraits. je suis forcément déconnecté. j’ai peur de travailler avec la terre comme un banquier avec ses tableaux excel. alors je suis à la recherche d’un rituel qui me donnerait un accès sensible à cet objet si vieux, si grand, si puissant, si mystique. s’il serait envisageable de le proposer à ma communauté, mais plus largement aux humains qui vivent sur cette planète, dont nous rendons petit à petit la surface invivable.
bn la mégalomanie d’un geste d’ingénierie climatique me fait de la peine et me fait peur. j’aimerai proposer une alternative aux modes visuels de représentation qui sous-tendent l’idée que la terre est un objet à notre échelle, manipulable. à travers une expérience de l’apnée, il est possible de représenter l’augmentation de la concentration en co2 océanique par celle du co2 dissous dans le sang. en retenant sa respiration, graduellement de plus en plus longtemps, chacun peut faire augmenter la concentration en co2 dans son propre sang. au niveau physiologique, la sensation de manque d’air est perçue via des récepteurs au co2 sanguin (et non par des récepteurs au manque d’oxygène). par l’apnée, nous vivons une expérience de la chimie des gaz dissous. accompagnée dans la bienveillance, l’apnée est accessible à tous les participants, sans danger. au passage, nous traversons un ensemble de sensations inhabituelles et inconfortables. puis, nous prenons acte de ce que nous avons traversé, nous relions le rituel au quotidien social en donnant un cadre à la parole des participants. puis nous interrogeons les liens de nos apnées à l’échelle du climat planétaire. au passage nous accompagnons le dialogue incongru et nécessaire entre différents modes de production de connaissance présents parmi les participants.
nc parmi le public participant, nous souhaitons inviter dans ce rituel de connaissance, des porteurs d’expertises en pratiques somatiques, en apnée, en chimie océanique, en géopolitique.
bn ça pourrait durer 2h en tout, nous aurons besoin d’un endroit chaleureux et calme, où pouvoir allonger une trentaine de personnes, avec des couvertures et des tapis de relaxation. auparavant, nous aurons besoin de 3 jours de préparation.
La séance a été fidèle à l’annonce.
Nous avions envisagé une suite, avec d’autres formes.
Dans l’attente d’une demande et de moyens pour la soutenir, le projet reste suspendu.
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