Ouvrir des questions
- Comment ai je construit les représentations avec lesquelles j’arrive ?
- Jusqu’à quel niveau de cohérence puis-je pousser ma représentation ? Quelles sont les autres représentations en présence ?
- Où sont elles en tension ?
- A qui, quelle représentation confère quel pouvoir ?
- Depuis quel point de vue sont elles compatibles ?
- Quel paysage socio-politique définissent elle ?
- Jusqu’où suis-je prêt à envisager d’autres représentations ?
- Comment vous rencontrer nourrit ma joie ?
- Comment puis-je évaluer concrètement ma joie de vivre ?
- Par quelles voies sensorielles ai-je accès à ma propre anatomie ?
- Quelles sont les pratiques qui élargissent cet accès ?
- Dans ma vie quotidienne, quelles sont les pratiques qui réduisent ma sensibilité ?
- Quelles sont les croyances qui réduisent ma sensibilité ? Comment dissocier sensibilité et fragilité ?
- Quel intérêt puis-je avoir à percevoir les émotions qui me traversent ?
- Comment gagner en capacité de perception de mon état ?
- Comment ma sensibilité peut-elle cohabiter avec celles des autres ?
- Que suis-je pret à accepter au nom de la diversité ? Jusqu’où suis-je prêt à adopter la perspective d’un autre, d’une autre entité ?
- A quelles représentations de moi-même suis-je attaché, à juste titre ?
- Quels sont les biais dans mon consentement et dans celui des autres ?
- Comment prendre des décisions qui incluent l’ensemble de ce à quoi je suis sensible ?
- Comment inclure dans les décisions des êtres discrets, farouches ou sans parole ?
- Comment mutualiser la diversité de nos expertises ?
- Quel rôle reconnaître à un conflit ?
- Comment développer une culture d’entraide inter-humain ?
- Comment développer une culture de coopération inter-espèce ?
L’approche corporelle est touchante

Aux Edition Rackham. 2024.
« J’ai été assez étonné de voir à quel point j’ai pu entrer dans la peau du loup, et de la profondeur de ce voyage. J’ai adoré cette proposition de rentrer dans la peau d’un animal. Ça n’était pas la première fois que je tente quelque chose de similaire… C’est rare d’avoir l’impression de le “réussir” aussi bien. Et le réussir dans un studio de danse à Paris, un environnement qui est si loin de celui que l’on cherchait à habiter.
Jérémy Chetrit, suite à son expérience de Lou pastoral à La Cité Internationale Universitaire, Paris, 2022.
Je me souviens que le rythme était juste et le ton de ta voix aussi, j’ai été soutenu et porté dans une expérience inédite, une forme de transe.
Je me souviens aussi d’une grande empathie pour les deux parties, les loups, les éleveurs, et aussi les brebis…mais sans sentimentalisme. »
Situer l’enquête
Appuyons nous sur une situation concrète : la Fiction corporelle Lou pastoral.
Il ne s’agit pas seulement de l’atelier qui dure trois heures et constitue ce que l’on pourrait appeler “livrable”, “œuvre”, ou “produit culturel” selon le contexte, mais aussi du processus dont cet atelier résulte. Voir : Comment se fabrique une Fiction corporelle ?
Lou pastoral a été créé en 2017, au terme de 3 ans d’immersions répétées. Depuis, cette forme artistique a été diffusée une vingtaine de fois, dans des contextes très différents.
A l’époque, j’habitais à Forcalquier, dans les Alpes de Haute Provence. Julie Olivier et Pomme Boucher de l’association Quartier Rouge m’avaient invité au pied de la Montagne Limousine à partager avec leur public la Méthode pour devenir cachalot en trois heures. Cette saison, leur programmation s’appelait Animal. La Montagne Limousine, c’est un des noms du Plateau de Millevaches. Creuse, Corrèze, Ariège. J’ai donc fait 8heures de route pour les rejoindre.
Même s’il est difficile de séparer à qui revient quel effets, voici ce qui apparait en discutant avec Quartier Rouge.
Outils inter-espèces
En 2017, les commanditaires de Quartier Rouge et moi avions tout juste lu Les Diplomates de Baptiste Morizot, qui commençait à faire un tabac. On était ébloui. Morizot, raconte et analyse des figures d’humains qui ont négocié avec des loups, en se mettant, chacun à leur manière dans la peau des loups, dans leur monde perceptif, anatomique, signifiant ou symbolique. Je me disais, voilà enfin établie une fonction sociale à l’activité de devenir autre qu’humain, activité qui est le propre même des Fictions corporelles. Se sentir devenir un autre être vivant me disais-je, c’est un pré-requis pour dialoguer et a fortiori pour négocier avec cet être qui n’a pas la parole.
J’avais le souhait que ma prochaine Fiction corporelle serve à outiller un groupe de gens qui auraient des difficultés à négocier avec une entité vivante. Je ne savais pas encore si ça serait un écosystème, des végétaux ou un animal : je voulais que ça soit utile. J’allais donc partir de ce que les gens me demanderaient. La Méthode pour devenir cachalot en trois heures, avait fait un petit succès à Felletin. Les jours suivants, nous sommes allés rencontrer les personnes que les commanditaires connaissaient et susceptibles d’avoir des difficultés avec d’autres êtres vivants. Principalement des éleveurs.
Une des participantes vient avec son nourrisson. Entre deux tétées, nous l’entendons remplir sa couche. Ce bruit nous a rappelé à l’attention que les éleveurs portent aux crottes de leurs bêtes. Cet instant qui aurait pu être anecdotique ou trivial révèle notre attention partagée aux besoins de chacun, en particulier ceux des êtres discrets, maladroits ou farouches.
« Chronologie de l’enquête », Faux-la-Montagne automne 2017.
Faire émerger une demande
Pour ces premières rencontres, je me suis mis à chercher la petite bête : Avec quel être vivant vous sentez vous en difficulté dans votre quotidien ? On nous a parlé de tiques, renards, blaireaux… et avec insistance, de loups. En 2017, les loups revenaient sur la Montagne Limousine.
Ouvrir un espace pour se reconnaître
Au-delà des « pro-loup » et des « anti-loups », notre approche a permis aux tenants d’une troisième voie, de se rencontrer. Ils ont ensuite pu faire entendre leurs inquiétudes au sein d’une structure regroupant des éleveurs qui n’étaient pas tous de leur avis.
« avec de la bienveillance entre voisins, y compris ces nouveaux que sont les loups. Sans exclure d’en tuer quelques-un si il s’en prennent trop aux troupeaux. »
Extrait du texte inaugural de la commission Multi-usages crée au sein de l’Association pastorale de la Montagne Limousine.
Mutualiser les enquêtes
Me mettre au travail d’enquête implique d’ouvrir un espace dans lequel les demandeurs peuvent mutualiser leur propres questionnements. C’est un espace d’entraide.
C’est quoi le scénario typique que vit un éleveur quand les loups s’installent ?
Quelle bergerie solide pour transmettre à mon fils ?
Comment imaginer des protections adaptées ici ? On n’est pas dans les Alpes.
Comment éviter que mes vaches effrayées me tuent ? C’est arrivé à un collègue en Auvergne.
Dans les Alpes, ils deviennent fous, à se taper dessus entre les pour et les contre. Comment on peut éviter ça ici ?
Comment choisir et élever un chien de protection ?
Quelle est la hauteur d’une clôture qu’un loup ne peut pas franchir ?
Les loups mangent ils les enfants ?
Pourrais-je encore traverser les prés avec mes clients randonneurs ?
Concrètement, à quelle sauce administrative on va être mangés, nous les éleveurs paysans ?
Dans ma profession médicale, il y a de vives tensions. Est-ce que je peux m’inspirer de ce qui se joue ici pour sortir des clivages pour ou contre les vaccins ?
Et si mes chèvres tarissent sous l’effet de la peur, je vais être indemnisé ?
Je ne suis pas formé au soutien psychologique, moi… Comment je peux aider mon voisin s’il est en détresse ?
Ce que je vis l’été comme berger face à des ours dans les Pyrénées, ça peut servir ici où j’habite, face à des loups ?
Comment ça se passe dans les pays où les loups n’ont pas été éradiqués ?
Les loups d’aujourd’hui sont-ils les loups d’hier ? En tout cas, l’élevage a bien changé…
Et mes chevaux, j’en fais quoi ?
Des milieux se rencontrent
Au cours de cette aventure, se sont rencontrés des personnes directement concernées, et aussi des personnes qui ne les auraient probablement pas rencontrés autrement : praticiens somatiques, chercheurs en sciences politiques, étudiants en arts, design, géographie, thérapeutes, citadins en goguette, ruraux venus d’autres campagnes reculées…
Désarmer les certitudes
Étudier comment se mettre dans la peau de l’autre, et multiplier les tentatives au fil des prototypes, cela permet de questionner depuis une perspective inédite.
Autres effets spécifiques
… pour le groupe de demandeurs, testeurs et contributeurs
- Visibiliser des savoirs invisibilisés de l’élevage.
- Sortir les éleveurs de leur isolement : la protection des troupeau est l’affaire de tous.
- Soutenir la préparation de chacun.
- Soutenir l’imaginaire d’une possible cohabitation.
- Visibiliser la diversité des manières d’être éleveur paysan.
- Inspirer de nouvelles approches.
Je ne regarde plus mes bêtes pareil. Il y a un avant et un après.
Extrait du bilan du stage de janvier 2019.
- Descendre “Le” loup de son piédestal patriarcal (féminins, pluriel, maladroits, timides, inexpérimentés, saugrenus, égaré…)
- Intégrer qu’on ne sait pas, c’est plus complexe que ce qu’on croit.
- Identifier ce qu’est une controverse (quand le clivage est déjà dans la manière de percevoir/mesurer/identifier les faits).
…pour le territoire et au delà
- Les concernés prennent conscience qu’ils sont concernés (action artistiques relayées par la presse locale)
- Questionner les certitudes et la complexité des interactions humains-animaux-bêtes (lycées agricoles et BTS éduc° environnement)
- Intégrer comment les loups fonctionnent, au-delà des mythes.
- Soutenir l’arrivée d’une chargé de mission grands prédateurs au PNR Millevaches. “Elle n’est pas arrivée dans un vide total.”
- Dans une approche « design de recherche » : Utiliser l’approche Fiction corporelle pour pré-acter des situation de co-habitation, comme le ré-enactment de la Cop21 à Science-po par les étudiants et le Média-Lab avec Bruno Latour.
…pour les commanditaires Quartier Rouge
- Ouvrir la possibilité de travailler sur un sujet de société conflictuel.
- Installer une posture de référence inter-régionale sur le traitement des conflits territoriaux environnementaux (Rivière Vienne, Lynx PNR Jura, divers colloques, formation d’agents territoriaux).
- Continuer une programmation artistique sur la co-habitation avec les loups (Des assemblées pastorales, BD par Troubs).
- Aborder d’autres sujets environnementaux conflictuel sur notre territoire.
“Ça nous a donné la foi !”
Pomme Boucher de Quartier Rouge. Juin 2025
Comment faire émerger la demande d’une nouvelle Fiction corporelle ?
Pour qu’émerge le désir d’une collaboration avec l’approche des Fictions corporelles, il apparait nécessaire que les membres du groupe (ou du réseau) puissent sentir ce qu’est une Fiction corporelle. Aussi, je recommande d’organiser un atelier à partir d’une Fiction corporelle déjà aboutie, et de là, laisser infuser. Même si ce que vous souhaitez représenter ne ressemble à rien de ce qui est déjà au catalogue des Fictions corporelles, nous trouverons comment tisser un pont.
N’hésitez pas à me contacter pour en parler.
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