Pour commencer, une demande
Contribuer à la réalisation d’une Fiction corporelle, c’est participer à des ateliers sur une base plus ou moins régulière. Un atelier dure de trois heures à trois jours. Au cours d’un atelier, nous pratiquons enquête, rêverie ou prototype et nous évaluons notre expérience.
Une Fiction corporelle est une représentation. Une représentation n’est jamais objective, elle manifeste toujours un certain cadrage. Les partis pris d’une représentation ont des effets, au sens politique le plus élémentaire. Pour éviter autant que possible de faire de l’ingérence, pour éviter la situation du missionnaire qui sait mieux que vous ce qui est bon pour vous, depuis 2017, je m’applique à répondre à des demandes. Ces demandes peuvent être transformées en commandes quand on trouve les moyens nécessaires à leur réalisation. Ainsi, je peux exercer mon travail qui est un art de la médiation, au sens de Bruno Latour.
Un processus itératif
L’élaboration d’une fiction corporelle tisse les trois niveaux suivants :
- Une enquête pour comprendre l’entité ou les entités et comprendre les enjeux à la représenter.
- Des “rêveries” pour intégrer l’enquête au delà de la raison. Des rêveries pour incarner les êtres rencontrés lors de l’enquête. Des rêveries pour se laisser devenir autre, comme on peut le vivre lors d’un rêve.
- Des prototypes de la Fiction corporelle, processus itératif d’essais et erreur, pour choisir les consignes et leur contexte. Ces prototypes sont évalués. Ils sont d’abord évalués pour la joie que nous avons à les vivre. Ils sont évalués pour leur capacité à induire avec finesse les états de corps rencontrés lors des rêveries. Ils sont enfin évalués au regard des demandes.
Au fil du processus, les trois niveaux s’entremêlent : Quand l’enquête est au point-mort, elle trouve un nouveau souffle à travers les “rêveries”. Les rêveries vont induire des questions et renvoyer vers l’enquête. L’enquête se poursuit dans la rencontre avec de nouvelles personnes lors du prototypage.
L’élaboration d’une Fiction corporelle est une enquête fédératrice dans laquelle chacun peut mettre sa propre recherche en commun avec les autres membres.
Cette approche itérative permet d’évaluer et bonifier la Fiction corporelle. Prototype après prototype, il permet aussi de préciser les enjeux pour le groupe commanditaire. En effet, les demandes peuvent évoluer au cours du travail.
Transposés dans le vocabulaire de l’expert répondant à une commande territorial, les prototypes sont des “rendus intermédiaires”, et la Fiction corporelle est le “livrable” qui clôt le processus.
Dans le registre de la création artistique, les prototypes sont des répétitions, et la Fiction corporelle est l’œuvre finie, prête à être diffusée.
Ce processus est collectif. Par exemple, lors de l’élaboration de la Fiction Corporelle Lou pastoral, une quinzaine de personnes ont été réunies par les commanditirices (Quartier Rouge), dans une convergence d’intérêt pour désamorcer des clivages liés au retour des loups. Ces personnes sont des éleveurs, bergers, naturalistes, un maire, des professionnels du tourisme et un chasseur. A travers les premiers ateliers, ce groupe-à-géométrie-variable a d’abord esquissé une demande, chacun apportant ses question. Puis nous avons discuté la manière d’y répondre. Et je suis allé de mon côté enquêter dans le Jura et les Alpes. Parmi les divers porteurs d’expérience que j’ai rencontré, le groupe a choisi d’en faire venir deux, lors d’ateliers distincts. A travers ces rencontres, le groupe testé et contribué à affiner mes propositions.
Peut-être vous demandez vous maintenant quels sont les effets d’une Fiction corporelle ?