Blind trip

Percevoir comme un dauphin ?

L’écholocalisation humaine est une manière de se repérer en aveugle, par l’écho, comme un dauphin. J’y ai été initié dès 2012 avec des formateurs aveugles Daniel Kish, Tom de Witte, puis Thomas Tajo. De manière insoupçonnée, l’écholocalisation est accessible à tous·tes, même avec une audition moyenne.

Aussitôt arrivé·e, vous enfilerez une paire de Lunettes aveuglantes pour plonger dans l’écoute. Le début en intérieur propose des exercices solitaires ou collectifs. Après, si c’est ok, nous sortons promener, nous entraider à apprendre.

Ces ateliers d’initiation à l’écholocalisation ne sont pas des Fictions corporelles. Mais, comme elles, ils sont des pratiques de changements de monde. C’est pourquoi vous les trouvez présentés ici.

Being blind is wonderfull !
[être aveugle, c’est génial !]

Thomas Tajo, 2016.
Ici photographié par Hélène Motteau

une écoute singulière

L’écholocalisation humaine est une manière de se repérer dans l’espace par l’écho, analogue à celle des dauphins et des chauves-souris. Elle permet de percevoir les murs, le plafond, les coins, les arbres… Sans aucune technologie. La personne qui écholocalise émet un son, un claquement de langue, et écoute la réponse acoustique de son environnement.
L’écholocalisation offre une remarquable autonomie aux aveugles qui la pratiquent… Et beaucoup de joie aux voyants qui s’y adonnent. Cette approche perceptive a été succinctement décrite par Diderot au 18ème siècle. Selon Iégor Reznikof 1 elle serait beaucoup plus ancienne.

Un Blind trip à Paris, hiver 2015. Photo H.M.

accessible à tou·tes

Non-voyants, voyants, mal-voyants, soyez les bienvenus ! De manière insoupçonnée, l’écholocalisation est accessible même à ceux dotés d’une audition moyenne, pour peu qu’ils acceptent de s’aveugler. A cette occasion, j’ai conçu un bandeau adapté qui n’écrase ni les yeux, ni les oreilles : les Lunettes aveuglantes. Si vous accompagnez une personne qui n’a pas l’usage de ses yeux, vous aussi enfilerez un bandeau.

Déroulement d’une séance

Une séance pour débutants commence dans un lieu calme et abrité. Aussitôt arrivé·e, vous enfilerez une paire de Lunettes aveuglantes pour plonger dans l’écoute. La première partie en intérieur propose des exercices solitaires ou collectifs. Quand tout le monde est d’accord, nous sortons nous promener pour varier les jeux. La dernière demie-heure est un moment de discussion pour atterrir en douceur et mutualiser les enseignements. Une séance pour débutants dure trois heures, nécessaires pour arriver et partir en sécurité. Pour un groupe avancé, des promenades plus longues sont possible. Nous avons organisé des séjours de plus de 100heures.
réserver une place au prochain atelier

Écouter n’est pas voir

Dans le monde visible, ce qui est devant recouvre et cache ce qui est derrière. Dans le monde acoustique, l’inverse arrive souvent. Ainsi, un mur réverbérant à 50 mètres produit un écho beaucoup plus clair qu’un buisson à 50 centimètres. Pour le débutant, le buisson est caché par le mur, alors même que le mur est derrière le buisson. La plupart des illusions que l’on rencontre dans le monde acoustique sont différentes de celles du monde visuel. En fait, ces deux mondes coïncident dans une même réalité, mais ils se ressemblent peu. Au sens perceptif ce sont deux mondes différents.

Inverser nos handicaps

L’enjeu est d’apprendre les uns des autres, et de faire connaissance en partageant les découvertes. J’organise des ateliers de ce type depuis 2013, touché par la qualité des rencontres qui naissent. Et j’apprends à regarder mes handicaps comme de potentielles expertises.

Mettez des écouteurs pour écouter comme un dauphin

Pour une première rencontre avec le monde de l’écho, je vous invite à me suivre à la télé.

Références d’intervention à la carte sur l’écholocalisation

  • Institut National des Jeunes Aveugles
  • AVH Montpellier
  • AVH à Isturitz
  • Arte-radio
  • France 3 (Magazine de la santé)
  • Polytechnique Paris-Saclay
  • Ecoles d’architecture de Versailles
  • Ecoles d’architecture de Paris-Malaquais
  • Faculté de Médecine de Marseille
  • UFR STAPS Cergy
  • UFR STAPS Paris Descartes
  • EHESS Marseille
  • Ecosomatiques (Paris 8 / Le CND Pantin)
  • FRAC Paca (Marseille)
  • La Panacée (Montpellier)
  • Dans Les Parages (Marseille)
  • Espace en cours (Paris)
  • Friche de la Belle de mai (Marseille)
  • Compagnie Contour Progressif (Lille)
    … et de nombreux cours particuliers.
Comment êtes vous venu à apprendre l’écholocalisation ?

Je cherchais à développer un ensemble d’apprentissages auprès de cétacés, pour m’imprégner de leur culture comme peut le faire un anthropologue dans un groupe d’humains. Cette recherche m’a occupé de 2012 à 2017 et s’est traduit par mon immersion dans plusieurs “pratiques somatiques”, dont l’écholocalisation.

Comment vous êtes vous formé à l’écholocalisation ?

J’ai commencé à m’y former en décembre 2012, auprès de Daniel Kish (Californie). J’ai ensuite pratiqué seul à Marseille, puis avec des amis et en m’essayant à transmettre. J’ai ensuite reçu des enseignements complémentaires de Tom de Witte (Belgique), Thomas Tajo (Belgique) et Idji Chuan (Allemagne). Après quoi, j’ai formalisé mon approche à travers des ateliers de 3h par lesquels je continue d’apprendre.Deux hommes tendent l'oreille, l'un est aveugle, l'autre porte un bandeau.

Que permet l’écholocalisation aux aveugles ?

[la réponse suivante date de 2015]L’écholocalisation donne une remarquable mobilité aux personnes aveugles qui la pratiquent. Elle est spontanément développée par les enfants aveugles mais le plus souvent inhibée par la pression parentale ou sociale. Approche perceptive sans appareillage, complémentaire de la canne blanche, elle permet de reconnaître un lieu acoustique sous différents angles, jusqu’à une centaine de mètres. Pour les aveugles, l’écholocalisation est un grand atout quand il s’agit de retrouver son chemin, se repérer dans une ville inconnue, ou simplement marcher vite et mener une vie active. Elle permet de distinguer à quelques mètres de distance un poteau métallique d’un arbre ou d’un buisson, de repérer les coins de la pièce dans laquelle on entre, localiser les portes ouvertes ou fermées, les couloirs, les escaliers montants, les variations de la hauteur sous plafond et de la qualité des murs, etc. Aucun dispositif électronique ne permet cela avec une telle fiabilité. Il faut ajouter l’émerveillement et l’ouverture au monde que cette approche suscite.
Elle est méconnue en France . A de précieuses exceptions près, elle rencontre une sourde résistance de la part des formateurs en mobilité pour aveugles. Une des raisons est peut-être qu’il est difficile de l’enseigner, à moins d’être soi-même aveugle. Or l’idée même qu’un formateur en mobilité soit aveugle ou aveuglé pendant qu’il enseigne est perçue par le milieu spécialisé comme un paradoxe, voir un danger.
L’idée est donc venue que pour faire connaître l’écholocalisation aux aveugles, il sera plus facile de la rendre d’abord populaire parmi les non-aveugles.

Que pourrait permettre de faire l’écholocalisation, d’après vous ? (Est-ce un énorme gain de liberté pour les non-voyants ?)

L’écholocalisation seule n’est pas suffisante si on la considère comme une technique. Considérée comme un élément d’une approche globale qui intègre tous les sens dont la proprioception, la mémoire des lieux, le maintient de la vigilance, et surtout la reconnaissance de ses propres singularités, elle donne aux aveugles qui la pratiquent une très grande autonomie.
Mais attention, l’écholocalisation ne humaine ne permet pas de repérer un trou dans le sol ou un escalier qui descend. Dans la rue, la canne blanche (longue de préférence) reste indispensable.

Quelle est la première étape de l’apprentissage de l’écholocation ?

Pour les voyants et les “mal-voyants”, la première étape est d’accepter de se bander complètement les yeux, afin de ne plus voir, même un changement de luminosité.
Le bandeau ne doit écraser ni les yeux (qui peuvent idéalement rester ouverts), ni les déformer les oreilles d’aucune manière. En effet, la forme du pavillon de notre oreille est déterminante dans notre capacité à localiser un son dans l’espace. Pour comprendre l’importance de ne pas déformer les pavillons de vos oreilles lors de votre apprentissage, Je vous invite à vous documenter sur les “Head Related Transfer Fonctions”.

Que ressentez vous ? 

J’ai envie de vous renvoyer la question : Que ressentez en voyant un mur ? Vous voyez un mur ! Avec l’écholocalisation, c’est analogue, sauf que ce n’est pas la vue. Vous entendez un mur, et vous savez que c’est un mur, c’est tout… Non, ce n’est pas tout, vous entendez un mur à une certaine distance, d’une certaine texture, dimension et avec une certaine orientation.

Arrivez vous à faire une « carte mentale » des objets qui vous entourent comme les chauve-souris, dauphins ou Daniel Kish ?

La notion de carte est visuelle. Or l’écholocalisation se pratique dans un monde invisible, au sens littéral. Mais si la notion de carte mentale est étendue au-delà du monde visuel, nous sommes face à une tautologie, car si je peux me repérer dans un lieu, c’est que j’en ai une carte mentale ; et si j’en ai une carte mentale, alors je peux m’y repérer. Je vais donc essayer de comprendre votre question autrement.

En rencontrant Daniel Kish, j’ai beaucoup appris des dauphins et des chauves souris. Pourtant, je n’ai jamais été ni dauphin, ni chauve souris, pas plus que je n’ai été Daniel Kish. Cela est évident, je vais donc essayer de comprendre votre question encore autrement.

Contrairement à ce que défendent des chercheurs et certains aveugles, je ne dirais pas que l’écholocalisation permet de voir avec les oreilles. Notamment parce que les illusions sont fort différentes dans le monde vu et le monde entendu. En fait, ces mondes diffèrent énormément. Mon avis divergent vient probablement du fait que je sais passer d’un monde à l’autre, ce qui est le cas de peu de personnes au moment où j’écris ces lignes [collé d’une note datant de 2015].

Il vous faut imaginer ce que c’est qu’un monde sans vision au sens large. Daniel Kish par exemple me dit ne pas avoir de vision dans ses rêves, seulement des sons et des échos. J’ai moi-même déjà fait des rêves où les échos avaient une place essentielle, mais toujours en relation avec des visions.
J’utilise le mot “monde” (Umwelt) au sens de J.v. Uexküll dans “Mondes animaux et mondes humains”, c’est un tout petit livre facile à lire… nécessaire, à mon avis. Je vous recommande également “Approche écologique de la perception visuelle”.

Combien de temps avez-vous mis afin de vous repérer dans un lieu ?

C’est variable, ça dépend du lieu, de mon état. Dans les ateliers que j’organise, les voyants prennent confiance dans des capacités qu’ils ont déjà. Après quelques heures de pratique, la plupart des participants arrivent à se repérer dans une pièce ou faire le tour d’un bâtiment rectangulaire.
Il m’a fallu des années avant de prendre confiance dans ma capacité à reconnaitre un lieu sous différent angles acoustiques (retrouver mon chemin après m’être égaré)… Tandis qu’il n’a fallu à Tom Dewitte que 3 mois pour atteindre de bien meilleures performance. Tom est aveugle et s’entrainait sans arrêt.
J’ai probablement été ralenti dans mon apprentissage par mes habitudes visuelles. En effet, il m’a fallu plusieurs années avant de savoir comment utiliser mes souvenirs visuels d’un lieu pour me repérer dans ce même lieu sans le voir. Autrement dit, il est essentiel de s’aveugler pour apprendre l’écholocalisation.

Dans les ateliers que j’organise, je constate que les personnes qui apprennent le plus rapidement sont celles qui ont déjà une écoute des espace : les ingénieurs du son. En revanche les musiciens ne sont pas toujours les plus rapides… sauf Iégor Reznikoff. Il avait 71 ans et me disait être quasiment sourd d’une oreille quand nous nous sommes rencontrés. Mais Iégor pratique le “Chant chrétien contemplatif” (Ne lui parlez pas de “chant grégorien” !), qui tire parti de l’acoustique des espaces. Il avait donc déjà développé son écoute des espace avant de me rencontrer.

Pensez-vous pouvoir encore améliorer vos capacités ?

Certainement, il me faudrait consacrer du temps et de la régularité à ma pratique.

A quoi vous sert l’écholocalisation, dans la vie de tous les jours ?

– Tout d’abord, j’aime ça. J’ai une grande joie à écouter mon clic rebondir. C’est comme jouer à la pelote Basque sur les murs de la ville. C’est une version étendue du plaisir de chanter sous la douche !

– L’aveuglement me très directement au présent, cela induit en moi presque instantanément un état concentré et ouvert tout à la fois. Peut-on rêver mieux ?

– L’aveuglement volontaire est une pratique du passage d’un monde à un autre. Cela me passionne. Ah, encore cette notion de “monde” que je crains que vous ayez du mal à comprendre. Mais venez donc pratiquer lors d’un atelier pour en faire l’expérience concrète, vous comprendrez très vite !

– Avoir appris auprès de personnes considérées comme handicapées me permet de considérer mes petits handicaps (relationnels par exemple), non comme des défauts, mais comme des sources d’enseignement.

– Pratiquer l’écholocalisation me rappèle la permanente dimension émotionnelle de l’espace, dimension que la vue a tendance à occulter.

… Et je pourrais certainement continuer en prenant d’avantage le temps !

Est-ce que tout le monde peut l’apprendre ( ou certaines personnes de vos ateliers ne ressentent rien) ?

Tout le monde ! Thomas Tajo, un des formateurs aveugles qui m’a enseigné, enseigne aussi à des personnes aveugles ET sourdes, il s’appuie alors sur la sensation des résonances dans les os.
 
Je ne connais personne qui ne ressente rien, mais beaucoup qui croient ne rien ressentir.

Votre question porte à la fois sur le langage, l’attente, et l’attention. Elle a été abondamment développée dans l’enseignement de la méditation Vipassana par S.N. Goenka.

  1. Il a été observé des corrélations entre l’acoustique de plusieures grottes ornées du sud ouest français et la localisation des peintures, notament de mysèrieuses taches rouges au plafond. Voir :
    Iegor Reznikoff Sound resonance in prehistoric times: A study of Paleolithic painted caves and rocks. Journal of the Acoustical Society of America, 2008.
    I Reznikoff, M Dauvois La dimension sonore des grottes ornées
    Bulletin de la Société préhistorique française, 1988 – JSTOR ↩︎